Opération de police du 10 décembre 1943
au Collège Anatole Le Braz à Saint-Brieuc
Extrait de l'ouvrage " DE LA NUIT A L'AURORE " chapitre VI.
Editeur : Association des anciens élèves du lycée Anatole Le Braz.
Imprimeur : Les Presses Bretonnes - Ploufragan.
Ouvrage collectif réalisé par des anciens élèves du lycée Anatole Le Braz, adhérents à l'ANACR (Association Nationales des Ancien.ne.s Combattant.e.s et Ami.e.s de la Résistance) et à la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes).
A Saint-Brieuc et à l'intérieur même du lycée, l'effervescence se développe. Depuis la rentrée d'octobre le proviseur et son administration multiplient les mises en garde.
AUX FAMILLES
J'ai pu constater avec tristesse, à la suite de récents et douloureux événements, que les conseils que j'ai maintes fois prodigués aux élèves depuis mon arrivée à Saint-Brieuc n'avaient pas été suivis. Je me vois donc obligé aujourd'hui, pour sauver l'existence et relever la réputation de l'établissement dont j'ai assumé la direction, d'exiger de nos élèves un engagement écrit, contresigné par leur tuteur légal. Je leur demande donc, et je demande à leurs familles, de peser attentivement tous les termes de cette déclaration avant de la signer ; ils ne doivent pas ignorer que l'engagement qu'ils contractent est un engagement d'honneur dont toutes les clauses devront être scrupuleusement respectées.
Les familles qui ne croiraient pas devoir souscrire à cette déclaration seront simplement tenues de retirer leurs enfants du lycée pour la rentrée du 3 janvier 1944 ; quant aux familles des boursiers, elles conservent, de par la loi, la faculté de demander à Monsieur le recteur un transfèrement de bourse pour un autre établissement.
Le Proviseur,
R. VALLEUR.
A cette lettre-circulaire était joint le document suivant :
Je soussigné déclare prendre l'engagement d'honneur de me soumettre, durant le temps de mon inscription au lycée de Saint-Brieuc, non seulement à la discipline générale de l'établissement mais aussi à la discipline nationale préconisée par le Gouvernement du maréchal Pétain, et de me consacrer uniquement, tant au dehors qu'à l'intérieur du lycée, à mon seul travail scolaire, à l'exclusion de toute activité politique ou partisane et de toute manifestation écrite ou verbale de même nature. A retourner signé par les parents et l'intéressé. "
"Les récents et douloureux événements" auxquels fait référence le proviseur VALLEUR se sont produits dix jours environ avant qu'il ne s'adresse aux familles (non daté, ce document a certainement été émis autour du 20 décembre 1943).
Quand il affirme la nécessité de "sauver l'établissement", ce n'est pas l'expression d'une vaine alarme quelques mois plus tard, la totalité des élèves du second cycle devra quitter la Bretagne.
Mais déjà, à la veille de Noël 1943, une vingtaine d'élèves du lycée sont emprisonnés, dans la maison d'arrêt de Saint-Brieuc ; quatre d'entre eux se trouvent sous une grave menace, une dizaine d'autres lycéens au moins ont préféré quitter le lycée et fuir Saint-Brieuc.
Ce devait être une journée comme une autre, avant un week-end consacré en partie au football. Et puis...
8 heures. Les cours commencent au lycée. Tout le monde est au travail, élèves et professeurs.
8 heures 10. Deux camions allemands s'arrêtent devant l'entrée du lycée. Des policiers patrouillent dans les rues avoisinantes.
Une quinzaine de feldgendarmes, conduits par un officier, pénètrent dans l'établissement. Un soldat prend position dans chaque classe. MULLER, le chef de la Gestapo, accompagné du surveillant général, va de classe en classe, une liste à la main
Les témoignages
René LE BRAS
"Le matin du 10 décembre 1943, à la première heure de cours, j'étais en travaux pratiques avec une moitié de la classe de 1ère M2, dans une salle du rez-de-chaussée de ce qu'on appelait le Château. Au bout d'un certain temps nous nous sommes rendu compte qu'une sentinelle allemande faisait les cent pas devant les fenêtres. Nous nous demandions ce qui se passait. Puis un groupe d'Allemands, avec des membres de la Gestapo, accompagnés du surveillant général, est entré dans la classe. L'un des Allemands tenait une feuille à la main. Il a appelé le nom de QUERE Raymond. Le surveillant général lui a répondu qu'il avait déjà été interpellé. Alors il m'a appelé. Tous les regards se sont tournés vers moi et je me suis levé. J'ai voulu ranger mes affaires dans le casier de la table et l'Allemand m'a dit de les emporter. Je n'étais pas rassuré du tout et je me demandais ce qui m'arrivait. On m'a dît de sortir et, au moment de passer devant le surveillant général, ce dernier m'a déclaré : "Il s'agit d'une simple vérification d'identité.
J'ai été conduit dans la cour du petit lycée où j'ai retrouvé Raymond QUERE, Marcel NOGUES et les autres raflés. Sous le préau, Marcel NOGUES m'a demandé si je faisais aussi partie du Front patriotique, je lui ai répondu que non, que j'ignorais ce que c'était".
Joseph MORFOISSE
"La police avait envahi presque toutes les classes de 1ère et de terminale. En classe de philo-sciences, Monsieur CHRETIEN, pendant un bon quart d'heure, continue imperturbablement son cours de maths, un feldgendarme planté au pied de l'estrade, jusqu'à ce que MULLER qui " œuvre ", dans les autres classes, sa liste à la main, vienne dans la nôtre pour arrêter Jean COLLET, Jean GEFFROY et Jean JANNIC."
Photo à intégrer :
Dans la classe de math élém, pour un cours de philo avec Monsieur BARS : Pierre LE CORNEC est assis à la gauche de Roger LE HOUEROU ; derrière Pierre LE CORNEC, Pierre RINVET ; derrière Roger LE HOUEROU, Louis MASSEROT.
Pierre RINVET
"Le concierge, dont nous nous moquions gentiment, venait de passer dans la classe avec le cahier de présence. Quand on a frappé à nouveau, nous avons pensé qu'il revenait et quelques quolibets ont fusé. Mais la porte s'est ouverte brutalement, un feldgendarme à haussecol, véritable armoire à glace " , s'y est encadré en bloquant l'ouverture. Un peu plus tard, la police allemande, accompagnée d'un représentant de l'administration du lycée, vient, munie d'une liste, appeler plusieurs d'entre nous. J'étais du nombre et, à l'appel de mon nom, j'ai d'abord fait semblant de ne pas entendre et j'ai traîné les pieds, mais j'ai évidemment suivi mes camarades.
Pierre LE CORNEC, lui, avait eu d'emblée la velléité de résister, soit pour sauter par la fenêtre, soit pour sortir de force par la porte ; il tira de sa poche et arma discrètement un revolver dont quelques-uns d'entre nous connaissaient l'existence ; nous le dissuadâmes rapidement et, après ce moment de forte émotion, il glissa son arme dans le casier de sa table."
Plus tard, lors de leur captivité, Roger LE HOUEROU révélera à Louis LE FAUCHEUR qu'il avait pris le bras de Pierre LE CORNEC pour le retenir.
Louis MASSEROT
Il
confirme ce souvenir et ajoute :
"A la fin de la classe, nous avons été quelques-uns à manipuler le revolver, ne sachant qu'en faire. Finalement c'est moi qui l'ai pris. J'ai été rejoint dans la cour par LAINE :
- Que vas-tu en faire ?
- Ça peut toujours servir
- C'est trop dangereux, donne-le-moi, je vais le jeter dans les chiottes !
Il le prit et je fus fort surpris, quand MULLER revint le lendemain, de la tournure que les événements avaient prise entre-temps. Mais à ce moment-là je n'avais qu'une préoccupation : aller " faire le ménage " chez RINVET, où devaient se trouver des documents compromettants. C'était le cas quand la Gestapo vint perquisitionner, elle ne trouva rien."
Certains n'avaient pas cours à 8 heures, les classes de philo-lettres et de 1ère M2 ne commençaient qu'à 9 heures. Vers 8 heures 45 des petits groupes convergent vers le lycée.
Jean HUDO, Eugène CHEVE et Jean CHEVE ont quitté leur pension de la rue Bagot. Ils arrivent par la rue de Brest, en vue du lycée. Ils remarquent la présence des camions. Ils s'arrêtent. Un garçonnet les aborde :
- Maman a dit... faut pas aller à l'école !
Ils ont compris et font demi-tour.
Ce jour-là, Jean HUDO, qui est le responsable au lycée du Front patriotique, préfère entrer dans la clandestinité.
D'autres garçons, membres aussi du Front patriotique, plus téméraires ou plus simplement moins prudents, entrent au lycée pour le cours de 9 heures, malgré la présence des camions allemands. C'est le cas de Marcel NOGUES et surtout celui d'Yves SALAUN, autre responsable du FUJP. Cette décision aura pour eux de dramatiques conséquences.
Venant du quartier de Gouédic, Raymond QUERE, Joseph HARSCOET et Roger MEHEUST arrivent place Duguesclin. On les a prévenus :
- Les Allemands sont au lycée !
En effet, des camions stationnent rue du 7ème RI. Un policier surgit derrière eux et leur crie : " A l'école ! " Ils prennent la fuite par la rue Alsace-Lorraine. Roger MEHEUST, talonné par l'Allemand qui s'apprête à dégainer, se jette dans l'entrée d'une maison. L'Allemand ne l'a pas vu et continue sa poursuite. Il tire. Des femmes s'affolent. Joseph HARSCOET, le plus rapide, débouche boulevard Charner. Personne ! Raymond QUERE, lui, est arrêté et conduit au lycée... Son nom figure sur la liste. Il va rejoindre ses camarades sous le préau.
Robert BARBANCON, élève de philo, s'apprête à enfourcher son vélo pour gagner le lycée, quand survient l'employé d'un entrepreneur, ami de son père. Voisin du lycée, il a vu les Allemands l'investir. Il soupçonne les activités résistantes de Robert et décide de le prévenir du danger. Pour Robert, en effet, le danger est grand. Depuis la veille, il est sur le qui-vive : il a vu, rue Saint-Guillaume, son ami ROUVRAIS entre deux feldgendarmes et menotté. C'est ROUVRAIS qui l'avait recruté pour la Résistance. Aux dernières grandes vacances, il a quitté Anatole Le Braz et Saint-Brieuc pour Dinan ou peut-être Plouër. Son camarade LEROY, qui l'accompagne, a vu comme lui ; il décide de prendre les devants et, sans attendre, quitte le lycée le jour même.
BARBANCON brûle dans le poêle Mirus les tracts compromettants en sa possession et part se cacher chez des fermiers dans la vallée du Gouët. Peu de temps après son départ, la police allemande surgit chez lui et perquisitionne. A la vue d'un crucifix, un policier s'exclame : " Nicht Kommunist ! " Prévenu de cette visite apparemment anodine, provisoirement rassuré, Robert revient le soir chez ses parents pour écouter la radio anglaise. Mais l'inquiétude reprend le dessus, il repart pour la campagne. Bien lui en prend : à minuit, les Allemands reviennent pour une deuxième perquisition, plus minutieuse mais tout aussi infructueuse. Ils laissent une convocation : " Ce n'est pas grave, c'est une affaire de tracts. Qu'il vienne faire viser ses papiers au 5 boulevard Lamartine. " C'est l'adresse de la Gestapo. BARBANCON, comme LEROY, comme HUDO, ne reviendra à Saint-Brieuc qu'après la Libération.
Sur le registre des effectifs du lycée conservé au musée, on peut voir, en face des noms de HUDO, LEROY et BARBANCON, la mention " incarcéré ", comme pour les dix-neuf camarades emmenés par les Allemands, mais avec des points d'interrogation rajoutés au crayon.
Les arrestations
Au lycée, ils sont maintenant dix-neuf dont les noms figuraient sur la liste de MULLER ; rassemblés dans la cour, perplexes et inquiets, ils attendent... : Guy ALLAIN, Paul CADRAN, Jean COLLET, Marcel DRILLET, Georges GEFFROY, Jean GEFFROY, Pierre GOURIOU, Jean JANNIC, Pierre JOUANY, René LE BRAS, Pierre LE CORNEC, Louis LE FAUCHEUR, Roger LE HOUEROU, Pierre LE JONCOUR, Marcel NOGUES, Raymond QUERE, André RABEL, Pierre RINVET et Yves SALAUN.
Incarcérés !
Pierre RINVET
"Pierre LE CORNEC m'a peut-être sauvé la vie. Il a eu le temps de me glisser : "Je prends tout sur moi, n'avoue rien ! " Il s'agissait de la poudre et des explosifs que j'avais dérobés pour lui dans une carrière et que l'on trouverait inévitablement à son domicile en cas de perquisition. Il n'a pas parlé."
René LE BRAS
"On nous a embarqués dans une camionnette bâchée précédée d'une voiture de la Gestapo et suivie d'une autre voiture. Nous avons suivi la rue de Gouédic et nous nous demandions où on nous emmenait. Certains parlaient de Rennes. Finalement, nous nous sommes retrouvés dans la prison. On nous a pris nos affaires de classe et Marcel NOGUES m'a dit : " Nous irons dans la même cellule, tous les deux. " Nous ignorions qu'on allait nous enfermer dans la même pièce, tous ensemble, au premier étage, sauf LE CORNEC, je crois. "
En effet ils ne sont que dix-huit, regroupés dans une grande salle, probablement un ancien atelier. Pierre LE CORNEC, lui, a été immédiatement isolé, dans une cellule du rez-de-chaussée.
Jean BOULMER, qui fut lui-même emprisonné un peu plus tard, puis déporté en Allemagne pour ses activités de résistance, était le fils du gardien-chef de la prison. Il était à l'époque élève du cours complémentaire Curie. Il n'avait pas accès au quartier allemand qui occupait l'aile droite de la prison, sauf par l'extérieur, entre le bâtiment et le mur d'enceinte, ce qui lui permettait tout de même de s'entretenir avec les occupants des cellules du rez-de-chaussée. Mais il rencontrait les Allemands dans leurs allées et venues. Ceux-ci étaient cinq ou six, tous autour de la cinquantaine, commandés par Emile, un adjudant-chef, ancien combattant de 14-18, pas méchant, originaire de Kiel; il était " contre la guerre " et craignait beaucoup la Gestapo, et l'on dit qu'elle l'aurait assassiné au moment de la débâcle allemande. Il disposait d'un adjoint, un sergent. Il y avait aussi, quasi en permanence, un aumônier allemand dont tout le monde se méfiait, car il avait la réputation de trahir le secret de la confession.
Jean BOULMER apprit immédiatement la rafle des élèves du lycée et de Curie et, dès l'après-midi du 10 décembre, il prit contact avec Pierre LE CORNEC.
Pierre était menotté et traité comme un prisonnier dangereux. A sa demande, BOULMER se rendit ensuite rue du 71ème , où Pierre vivait seul avec sa grand-mère. Celle-ci était bouleversée, elle venait de recevoir la visite de la Feldgendarmerie. Mais, prévenue dès le matin de l'arrestation de Pierre, elle avait eu la présence d'esprit d'aller jeter dans l'étang de Robien un revolver dont elle connaissait l'existence.
Dès le 10 et pendant plusieurs jours, la Gestapo est venue chercher LE CORNEC pour l'interroger a son siège, 5 boulevard Lamartine à Saint-Brieuc. Il revenait dans sa cellule, en très mauvais état, plus ou moins porté par deux ou trois hommes.
Son père, photographe à Etables, a été arrêté dès l'après-midi et incarcéré à Saint-Brieuc. La Gestapo menacera Pierre de fusiller son père.
Dans leur cellule collective, les lycéens font connaissance avec la vie carcérale.
Les incarcérations
René LE BRAS
"J'étais impressionné car je n'avais jamais vu une prison de l'intérieur, mais un peu réconforté de ne pas me retrouver seul. Dans cette pièce de quatre mètres sur huit se trouvaient une grande table, deux bancs, une étagère portant des bouteilles vides et une tinette dans un coin près de l'entrée. Par terre, de la paille et des couvertures.
La porte refermée à clé, nous avons échangé nos sentiments. Marcel NOGUES a rempli les bouteilles à des niveaux différents de façon à composer une gamme et s'est mis à jouer un air de musique. Un Allemand a surgi demandant qu'on lui remette la musique; nous lui avons montré les bouteilles. Il les a emportées. Nous nous sommes alors installés par affinités. Moi, je me suis trouvé près de Jean GEFFROY dont je partageais la chambre en ville et de Jean JANNIC, qui habitait le même village que moi, Kérénoc, en Pleumeur-Bodou. Un peu plus loin se trouvaient RINVET et RABEL. Au cours de la journée on nous a servi une gamelle contenant une sorte de soupe.
Je n'étais pas trop inquiet ; des camarades m'avaient dit que j'allais sans doute être rapidement libéré ainsi que Jean GEFFROY car nous avions été, pensaient-ils, arrêtés par erreur. Je n'imaginais pas que j'allais rester là jusqu'au 29 janvier.
Nous nous sommes allongés pour la nuit, tout habillés. Nous n'avions pas trop chaud. L'air ne devait pas être très respirable, car nous étions une vingtaine là-dedans, avec l'odeur de la tinette. Rapidement les puces ont fait leur apparition et certains d'entre nous, plus sensibles à leurs morsures, avaient le corps tout rouge.
Durant toute la première nuit ou presque, Marcel NOGUES nous a raconté des histoires drôles dont il possédait un répertoire inépuisable. Je me souviens que Georges GEFFROY nous a chanté un chant patriotique " Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine"...
En chansons
SALAUN avait imaginé des paroles sur l'air de L'Infanterie de Marine.
C'est nous les durs de la centrale
Qu'avons bouffé du cannibale
De la soupe à Simplet
Qui ne vaut pas un pet...
Simplet était le surnom que nous avions aussitôt donné à l'un des gardiens à cause de sa très petite taille et de son air naïf, allusion au plus petit des nains de Blanche-Neige. "
Louis LE FAUCHEUR se souvient aussi des paroles de cette chanson composée par SALAUN dès le premier soir :
Dans la journée du 10 décembre,
La Gestapo vint arrêter,
Armée de fusils et de schlagues,
Une vingtaine de gars du lycée.
Dans un camion les embarquèrent,
A la prison les déposèrent.
Et là comme des cons
Les bouclèrent au cabanon.
Refrain
C'est nous les durs de la centrale
Qu'avons bouffé du cannibale, ...
Un message vers l'extérieur
Notre bande de lycéens avait investi la cellule baptisée la fosse aux lions ", comme une bande de conscrits peut envahir leur première chambrée. L'atmosphère reflétait sans doute un peu d'appréhension, mais surtout l'insouciance et la bonne humeur. " Ils avaient succédé à l'équipe du Viking, dont faisait partie Roger DELACHOUE, désormais déportée.
Dès ce 10 décembre, Louis LE FAUCHEUR et Marcel DRILLET ont utilisé les deux faces d'une même feuille de papier arrachée à un carnet (12 x 8) pour donner des nouvelles à leurs deux familles. Louis LE FAUCHEUR ne se souvient plus comment ce billet est sorti de la prison.
Sur une face :
Le vendredi 10.12.43
Chers parents
Nous avons été arrêtés au lycée ce matin. Nous ne savons pas pourquoi; mais ce n'est pas grave. Ne vous en faites pas. Tout va bien; on s'amuse. Apportez du tabac, des couvertures, à manger et des bouquins (allemand, dictionnaires, grammaires grecque et latine et littérature française). Je suis avec Louis LE FAUCHEUR. A bientôt.
Marcel
Apportez aussi papier et crayons.
Et au verso :
Chers parents
Nous sommes ici depuis ce matin et je suis avec Marcel. Tranquillisez-vous à mon sujet, j'ai la conscience tranquille. Faites-moi parvenir de la nourriture, une couverture et du tabac pour passer le temps. Vous m'apporterez aussi des livres.
Je vous embrasse bien fort. A bientôt.
Louis.
Les services français rendent compte de l'événement
1943 déc. 10. Arrestations de 22 lycéens par les autorités allemandes; ils faisaient partie d'une organisation de résistance.
Les 17 lycéens arrêtés le matin au lycée Anatole Le Braz semblent appartenir à une organisation gaulliste, le milieu écolier lycéen étant travaillé depuis fort longtemps par des éléments anglophiles.
L'assurance avec laquelle la police de sûreté allemande a fait l'appel des élèves qu'elle désirait emmener est l'indice qu'elle venait d'avoir connaissance d'une liste de noms bien déterminée.
Tous les élèves recherchés n'ont pas été retrouvés. Une grande partie d'entre eux était absents du lycée le matin et auraient pris la fuite par la suite. L'après-midi beaucoup d'autres étaient absents, craignant sans doute une suite aux événements du matin.
La Feldgendarmerie a aussi arrêté deux élèves de l'école Curie et trois du collège Saint-Charles, relâchés après vérifications.
Retour de MULLER au lycée
Rebondissement au lycée. Dès le lendemain, d'après certains, c'est le samedi 11 décembre, le lundi d'après la police, MULLER est de nouveau dans l'établissement. Il va directement à la classe de math élém.
- Je sais que l'un d'entre vous a caché le revolver d'un des terroristes arrêtés. S'il ne se dénonce pas, toute la classe sera dirigée vers un camp d'internement en Allemagne. S'il se dénonce, il n'a rien à craindre.
Louis MASSEROT s'interroge.
Après un long silence :
- C'est moi, dit Pierre LAINE.
- Venez !
Il conduit les policiers à Lamballe, au domicile de ses parents. C'est là qu'il avait caché le revolver. Il ne fut pas inquiété. Surprenant respect de la parole donnée, de la part d'un membre de la Gestapo.
Si l'on en croit les rapports des renseignements généraux, c'est le 13 dans la matinée que Pierre LAINE fut arrêté et incarcéré à la maison d'arrêt ; il fut libéré le 14.
Que voulait-il bien faire de ce revolver ? Bambou (c'est le surnom de Pierre LAINE) était un personnage tout à fait original. Excellent musicien, très bon joueur de foot, avant-centre, il était le major de la promo. Alors que les normaliens sont exilés à Beaufort-en-Vallée, LAINE est appelé un soir, pour remplacer un musicien défaillant, à accompagner la chanteuse du cirque Gazançon (pour certains il s'agit de Lys Gauty), et il abandonne ses études pour suivre le cirque. Il fit une carrière hors normes, d'abord dans le commerce pour lequel, sous l'Occupation, il avait manifesté de grandes capacités ; puis il reprit ses études, passa une licence de math et revint enseigner à Saint-Brieuc à l'âge de 42 ans. Il mourut jeune.
L'attentat de Plérin
Le sort des autres ne sera pas tranché aussi rapidement. Certains, auteurs de sabotages ou affiliés à une organisation, craignent des sanctions, sans imaginer la rigueur de ce qui les attend. D'autres ne comprennent rien à ce qui leur arrive.
René LE BRAS
"Quelques jours plus tard, un prisonnier, qui nous apportait la soupe sous la surveillance d'un gardien, a réussi à nous glisser un billet destiné à SALAUN et à GEFFROY provenant de LE CORNEC, qui se trouvait seul dans sa cellule. Comme la lumière était faible, SALAUN est monté sur la table pour se rapprocher d'un vasistas et il a lu le papier. Nous l'avons vu devenir tout pâle ; il nous a annoncé que les Allemands savaient tout sur le meurtre d'un vaguemestre à la gare de Plérin ; qu'ils savaient que LE CORNEC, GEFFROY et lui-même composaient le commando et que ce n'était pas la peine de nier. Nos deux camarades ont tout de suite compris que leur cas était très grave.
Des gardiens n'ont pas tardé à venir les chercher pour les emmener dans des cellules isolées. Nous ne les avons plus revus. Nous étions tous très choqués."
On s'explique alors l'attitude de LE CORNEC lorsqu'il voit les Allemands envahir le lycée. Il ne peut pas penser autre chose que : " Ils sont là pour moi. " Il se veut combattant et son premier réflexe est normalement de se défendre et de penser à fuir. Il se rend très vite compte que ce n'est pas possible et il se trouve alors devant sa responsabilité particulière, très différente de celle des camarades arrêtés.
C'est ainsi que les lycéens emprisonnés apprennent qu'un attentat avait été commis un mois plus tôt à la gare de Plérin, qu'un soldat allemand avait été tué et que les auteurs étaient trois des leurs. On peut imaginer leur état d'esprit. Leur affaire n'est plus une simple affaire de tracts et d'inscriptions hostiles sur les murs, elle prend une autre dimension, elle peut avoir des conséquences très graves pour eux et, au-delà d'eux, pour leurs proches. Jusque-là, ils n'étaient pas inquiets, certains ne se sentaient " coupables " que de propagande gaulliste, d'autres, totalement étrangers à la Résistance, croyaient à une simple erreur qui serait vite reconnue. Les voici mêlés à une affaire de meurtre sur un membre de l'armée d'occupation. Leur inquiétude grandit. Mais dans la cellule un des garçons a bien davantage de raisons d'être inquiet : il a participé, lui aussi, à l'attentat ; ses camarades vont vite l'apprendre. Aucun d'eux, jamais, ne le dénoncera et Pierre JOUANY sortira libre de la prison de Saint-Brieuc.
Pierre JOUANY est le cousin d'Yves SALAUN. Son angoisse est grande, jusqu'à ce qu'il reçoive lui aussi un billet qui, celui-là, provient de son cousin.
Cinquante ans après :
Pierre JOUANY
"Je suis entré dans la Résistance à la fin de l'année 1942 par l'intermédiaire de mon cousin Yves SALAUN.
Avant mon arrestation, le 10 décembre 1943, je ne connaissais comme faisant partie du groupe de résistance du lycée que Pierre LE CORNEC, Yves SALAUN et Georges GEFFROY.
En ce qui concerne les faits de résistance, j'avais surtout des contacts avec Yves SALAUN.
Il m'avait parlé d'un coup prévu à la gare de Plérin. (en fait une simple halte, sans employé, un abri du petit chemin de fer Saint-Brieuc-Paimpol aujourd'hui disparu). Avec LE CORNEC il avait repéré plusieurs fois un vaguemestre allemand qui venait à heure fixe au passage du train. Il fallait le désarmer, prendre du courrier et déguerpir en vélo ensuite, chacun à notre domicile, mais surtout pas ensemble. Il n'y avait jamais beaucoup de gens dans cette gare".
Le 13 novembre 1943
Le jour arrive, 12 novembre 1943.
Pierre LE CORNEC et Yves SALAUN se dirigent, armés, dans la gare. Georges GEFFROY et moi nous sommes à 80 mètres environ sur la route pour faire le guet et signaler d'éventuels renforts d'Allemands ou de miliciens.
Pierre et Yves ont tenté d'assommer le vaguemestre allemand avec une matraque mais comme celui-ci a voulu dégainer son pistolet, Pierre, qui portait un revolver, a été le plus rapide et l'a tué. L'arme de l'allemand a été récupérée ainsi que du courrier. Nous sommes rentrés séparément en vélo comme convenu avant.
Georges GEFFROY et moi-même avons pris une part moins active que Pierre et Yves. Nous étions néanmoins solidaires et complices. Il y a eu un témoin dans la gare. Georges et moi avons vu une personne qui est sortie de sa maison située sur la route, après les coups de feu. Ces témoins ont-ils parlé par la suite ?
Il a fallu notre arrestation du 10 décembre 1943 et les perquisitions chez les uns et les autres pour que cette affaire de Plérin " rebondisse " à la Gestapo.
Un jour j'ai reçu un petit mot d'Yves SALAUN transmis par un prisonnier politique français qui nous remettait notre minable nourriture, surveillé par un ou plusieurs gardiens allemands. Ce texte disait presque mot à mot : " Les Allemands savent tout sur le coup de Plérin sauf le nombre que nous étions. Quand tu seras interrogé, nie tout, même l'évidence. Pierre et moi avons tout encaissé. Quant à Georges, j'ai dit qu'il passait là par hasard.
Je n'oublierai jamais le courage d'Yves en particulier et j'estime avoir eu de la chance que ce petit mot me parvienne par cet inconnu : cela m'a regonflé lors de mon interrogatoire qui n'a eu lieu que beaucoup plus tard et m'a autorisé à nier avec conviction. "
Pierre JOUANY restera encore plus de deux mois en prison, sans autre alarme. Après sa libération, il s'évanouira dans la nature et participera aux combats de la Libération au maquis de Saint-Adrien.
Le meurtre de Plérin était resté jusque-là inconnu du public. Robert LE ROUX qui tient son journal, et qui a commencé une suppléance à l'école de Saint-Laurent dans la commune même de Plérin, quelques jours avant le 12 novembre, n'a rien noté ni ce jour-là ni dans les semaines qui suivent.
Document administratif français
12 novembre 1943 à Plérin, meurtre d'un soldat allemand à la gare de Plérin par deux hommes circulant à bicyclette. Six à sept coups de feu tirés vers 17h20. Le soldat est attaqué par trois cyclistes. Abattu de deux balles de revolver 6.35, un tir à la hauteur du front, l'autre dans le foie. Le pistolet de la victime Mauser 426.178 calibre 6.35 ne figure plus dans son étui porté par le soldat ni les balles. D'après un témoin, la victime attendait le train de Paimpol à la halte de Plérin quand il fut agressé par deux individus armés de pistolets et circulant à bicyclette. L'Allemand aurait cherché à s'enfuir et tenté de se cacher dans les broussailles proches. L'un de ses agresseurs l'aurait alors abattu à coups de revolver et l'aurait ensuite fouillé calmement. Les deux inconnus auraient disposé d'une troisième bicyclette sans doute destinée à un complice.
Conséquences : Perquisitions effectuées durant trois nuits dans les hôtels et les meublés de Saint-Brieuc plus patrouilles de Feldgendarmes et contrôles des voies d'accès à Saint-Brieuc.
Pierre JOUANNY
On peut penser que Pierre JOUANY a eu la vie sauve, grâce à cette déclaration du témoin oculaire. Celui-ci n'a vu que deux hommes et on a retrouvé une bicyclette abandonnée. Ce témoignage a été normalement recueilli sur les lieux par la gendarmerie française immédiatement après la mort du vaguemestre ; on ne peut donc pas parler, comme on l'a fait longtemps, de dénonciations. La police allemande se fondait dans ses interrogatoires sur le rapport des gendarmes français. Après avoir obtenu les aveux de LE CORNEC, puis ceux de SALAUN et de GEFFROY, elle n'avait plus de raison de rechercher parmi les lycéens incarcérés un quatrième homme dont elle ignorait l'existence.
Les seize autres garçons restèrent d'ailleurs pendant près de sept semaines dans leur cellule collective, sans être interrogés, dans des conditions de relative tranquillité.
Dans l'attente de la découverte de nouvelles archives, on peut avancer que les deux affaires, à l'origine, n'étaient pas liées : les Allemands ne recherchaient pas les auteurs du meurtre de Plérin lorsqu'ils envahirent le lycée, ils venaient arrêter les membres d'un réseau de résistance qui leur avait été signalé.
La réaction des autorités allemandes
Après l'attentat, les réactions de l'armée allemande avaient été quasi nulles.
Dans le registre des rapports d'activité du LXXIVe corps d'armée en occupation en Bretagne, une seule ligne datée du 19 décembre 1943 est consacrée à l'événement :
12 11 43 - Plérin (2 km N - St-Brieuc - 1 artilleur tué). Le vaguemestre appartenait à la Flak (DCA), qui protégeait le terrain d'aviation de Ploufragan. On ne signale aucune sorte de représailles, l'affaire aurait été classée car considérée comme crime passionnel, le soldat tué ayant ses habitudes, de notoriété publique, dans une maison proche de la gare.
A titre de comparaison, on peut noter un peu plus tard dans le même registre :
Suite à l'attentat à la grenade commis le 24.12 sur le foyer du soldat n°1 de Morlaix, le SD a organisé, avec le concours de la Kommandantur locale et de la troupe, une grande rafle au cours de laquelle 60 jeunes ont été appréhendés et conservés au SD pour interrogatoire.
En vérité, après avoir raflé tous les Morlaisiens de quinze à quarante ans, les Allemands déportèrent 60 jeunes, parmi lesquels Jacques QUINTIN qui épousa plus tard Annie LE JEAN. Ces garçons connurent des conditions de déportation parmi les pires, 37 d'entre eux ne revinrent pas. Leur tragédie commença par un transport particulièrement éprouvant. Ils quittèrent Compiègne le 22 janvier 1944. Louis LEGROS raconte le calvaire de " 110 hommes dans un même wagon, en proie à une folie collective, que le docteur HANSEN, aidé de ses amis CRESPIN et BESSIS, réussit à calmer, évitant ainsi très vraisemblablement une tuerie générale ".
Or contrairement à celui de Plérin, cet attentat n'avait provoqué aucune mort de soldat, dans le foyer de Morlaix.
Un garçon, extérieur au groupe des lycéens, qui a partagé pour une nuit la cellule de Pierre LE CORNEC avait rédigé cette déclaration, qu'il préfère aujourd'hui oublier :
" Le 13 décembre 43, vers 7 heures, le soir, la Gestapo rentre dans la cellule et VIESSER lui met les menottes et l'emmène. Il revient vers 9 heures et demie avec RUDOLF qui lui dit en enlevant les menottes :
- Tu as vu ce que tu as reçu aujourd'hui, eh bien ! ce n'est rien, nous continuerons pendant 15 jours s'il le faut, mais tu parleras. Avec qui étais-tu ?
- J'étais seul.
- Bon, nous verrons demain.
Pierre a la figure en sang et me raconte son premier interrogatoire (un coup de cravache lui marque la joue gauche). A son arrivée à la Gestapo, ils l'ont fait se déshabiller, ne lui laissant que sa chemise et son pantalon. Ils lui mettent une couverture sur la figure pour étouffer ses cris, puis, à six, ils le frappent à coups de nerfs de bœuf et de cravaches. Puis ils le descendent dans une des cellules de la cave où il reste, transi, pendant près de deux heures.
Le lendemain matin, à 7 heures, ils reviennent le chercher et à ce moment on me fait changer de cellule.
Par la suite, quand je suis allé en chambre commune, j'ai pu voir qu'ils le laissèrent longtemps menotté dans sa cellule et seul. "
Lorsque Jean BOULMER allait lui parler, en dessous du vasistas de sa cellule, Pierre trouvait encore la force de se hisser à la force des bras au niveau de ce vasistas pour voir au-dehors. " Il avait la tête toute noire des coups reçus au cours des interrogatoires, qui se déroulaient au siège de la Gestapo, 5 boulevard Lamartine. "
On comprend que Pierre LE CORNEC, pour leur éviter des souffrances inutiles, ait incité ses deux amis à avouer spontanément.
Quelques semaines plus tard, toujours dans le même registre allemand (activités du LXXIVème corps d'armée allemand) à la date du 3 janvier 1944 :
Au cours des recherches du meurtrier du soldat abattu le 12.11.43 à Plérin (région de Saint-Brieuc), des jeunes gens suspects parmi lesquels se trouvait le meurtrier ont été arrêtés le 14.12 à Saint-Brieuc par le SD 25. L'enquête se poursuit.
Il semble bien, au contraire, que l'enquête soit close. MULLER, en janvier et février, lors des interrogatoires de certains lycéens demandera bien, comme incidemment, sans insister : " Etiez-vous au courant de l'attentat de Plérin ? ", mais, depuis les aveux des trois coupables, isolés en cellule individuelle, leur procès est en cours d'instruction et aucune complicité ne sera recherchée.
GEFFROY, LE CORNEC et SALAUN vont encore attendre longtemps pour connaître leur sort. Ils peuvent quand même échanger de la correspondance avec leur famille et sans doute recevoir des visites. Expression de sa tendresse, regret de la peine causée, souci de leur laisser un espoir tout en les préparant au pire, mais aucune plainte, Yves SALAUN est tout entier dans ces lettres à ses parents.
Yves SALAUN écrit, le 1er janvier 1944 :
Je ne peux cette année vous souhaiter la bonne année que par procuration, pauvres parents. Hélas ! il n'y a rien à faire et j'en ai pris mon parti. Combien passerai-je de ces premiers de l'an ? J'ai pensé à tous les amis sans parler de ma famille entière. Pauvre Monsieur LE JEAN et sa femme, et Annie. Drôle de premier de l'an pour lui aussi !
Je ne regrette rien de tout ce que j'ai fait, si ce n'est la peine que je cause à tous les miens. Dans des moments comme je traverse, je revois toute mon enfance entourée d'affection. C'est la vision de celui qui va mourir. Je pense aussi à tous mes copains de boîte, à mes profs, à ceux qui m'entouraient avant mon arrestation. Le mieux qui puisse m'arriver est le départ pour l'Allemagne. Pourvu que mon camarade LE CORNEC ne soit pas fusillé. Je pense cent fois à lui durant mes journées. S'il l'est, je demanderai à ce qu'ils nous condamnent tous les deux aux travaux forcés. Cela lui laissera la vie. Pauvre vieille " Stine ". Je ne t'oublie pas. Nous avons été copains dans les jours heureux, nous le resterons dans les jours malheureux.
Et le 1er février Sans doute nous allons partir pour l'Allemagne à moins que ça ne soit bien pire. Nous avons été interrogés quatre fois. Je pars avec courage et confiance dans l'avenir. Au revoir. Croyez bien que mon cœur ressent la peine que je vous cause.
Votre fils qui vous aime.
Yves
La maison d'arrêt de Fresnes
Le 2 février 1944, ils sont tous les trois, LE CORNEC, SALAUN, GEFFROY, transférés à la prison de Fresnes. Le 11 février, la sentence du tribunal du Haut Commandement militaire de Paris tombe : ils sont condamnés à mort.
Les familles, pour obtenir le droit de rencontrer les prisonniers, doivent, avant la visite à Fresnes, se rendre au Haut Commandement militaire. Une seule visite par semaine est autorisée.
Les parents d'Yves SALAUN l'ont rencontré une première fois. Le 25 février, Monsieur SALAUN retourne à Paris accompagné cette fois de sa fille. Il monte le grand escalier pour aller recevoir l'autorisation de visite. Sa fille le voit bientôt redescendre, bouleversée. Il vient d'apprendre que son fils et ses camarades ont été fusillés le 21.
Après une longue attente à la gare Montparnasse, Annick et son père peuvent regagner Saint-Brieuc. Ils doivent annoncer l'affreuse nouvelle, qui se répand très vite dans Saint-Brieuc, au lycée, à la prison et bientôt dans toute la région, semant la consternation.
Il est 15 heures 16, ce jeudi 21 février 1944. Dans la sinistre clairière du Mont-Valérien à Suresnes, Georges GEFFROY, Pierre LE CORNEC, Yves SALAUN tombent sous les balles du peloton d'exécution allemand.
Le même jour, subissent le même sort les membres du groupe MANOUCHIAN, de la MOI (Main Œuvre Immigrée, mouvement composé de résistants d'origine étrangère Arménie, Hongrie, Pologne..., dont faisait partie Missak MANOUCHIAN originaire d'Arménie) . Plus tard leur sacrifice sera immortalisé par le poème d'Aragon " L'Affiche Rouge ", mis en musique par Léo FERRE.
Quatre heures auparavant, les trois jeunes lycéens briochins écrivirent une dernière lettre à leur famille. Ces lettres furent transmises à Londres par Yvon JEZEQUEL. Elles furent lues à la radio anglaise et publiées dans la presse.
On remarquera que chacun précise qu'ils sont enfin tous les trois réunis après deux mois d'isolement en cellule. Les dix jours qu'ils viennent de vivre depuis leur condamnation auraient pu être vécus moins cruellement.
On notera que Georges GEFFROY, qui parle encore de pasteur catholique s'est converti à la veille de sa mort. Est-ce pour se rapprocher spirituellement, créer un dernier lien avec l'amie dont il va être définitivement séparé, ou faut-il y voir l'influence de l'abbé STOCK qui accompagna beaucoup de condamnés à mort jusqu'à leur fin en les confortant dans leur esprit de résistance et dont le procès en béatification est actuellement instruit en Cour de Rome ?
Les obsèques
Le 5 mars, un service funèbre fut célébré à Saint-Brieuc, dans la chapelle Notre Dame d'Espérance, à la mémoire des trois lycéens qui venaient d'être fusillés.
Un catafalque, recouvert d'un drapeau tricolore, avait été dressé devant l'autel. A la fin de la cérémonie, La Marseillaise fut jouée à l'harmonium, sur un rythme ralenti qui lui donnait une nostalgie émouvante. La chapelle était pleine de monde bien que, naturellement, tout eût été préparé très discrètement. A la suite du service funèbre qu'il avait eu l'audace de célébrer de cette façon, l'aumônier l'abbé VAUGARNI dut abandonner sans délai ses fonctions et quitter Saint-Brieuc.
Renée LE TACON, institutrice, responsable des Louveteaux Eclaireurs de France du lycée :
" J'avais alors 22 ans. Je faisais partie de la Résistance depuis deux années. Comment ai-je su qu'un office aurait lieu à Notre Dame d'Espérance ? Je pense que c'est le bouche à oreille de mon réseau. Je me suis retrouvée place Saint-Pierre et j'ai assisté à l'office. C'est la cérémonie la plus émouvante que j'aie suivie ! Dès que j'ai vu les pauvres parents de ces jeunes gens, j'ai pleuré... et bien sûr, tout le monde autour de moi sanglotait. L'émotion était à son comble quand La Marseillaise, jouée au ralenti, a retenti... Nous pleurions, et nous nous redressions... comme si les accents de notre hymne national nous redonnaient du courage et l'envie de relever la tête... de faire quelque chose. Je suis allée moi aussi présenter mes condoléances aux familles éprouvées... Je n'ai pas pu leur dire un mot tant j'avais la gorge serrée... Les larmes m'étouffaient... L'un des pères m'a ouvert les bras et j'ai pleuré sur son épaule. "
Le 7 mars, un autre service funèbre est célébré à Etables-sur-Mer, à la mémoire de Pierre LE CORNEC. Cette fois, prévenus, les Allemands entendent y mettre bon ordre et amènent des camions pour prévenir toute manifestation. La foule se retire dans le calme. Cependant dix-sept personnes dont cinq membres de la famille LE CORNEC et six de la famille LE SAVOUROUX sont arrêtées et incarcérées à Preuilly-sur-Claive, près de Châtellerault. Elles ne retrouveront la liberté que cinq mois plus tard.
Rudolf KIEKHAEFER
Rudolf KIEKHAEFER, né le 24 novembre 1911 à Kammin province de Poménarie en Pologne, marié, un fils, secrétaire d'administration, membre de la SS depuis 1933. Chef de la sûreté allemande de Saint-Brieuc, responsable de la mort de plusieurs dizaines de Résistants.
Les lycéens arrêtés
Les lycéens arrêtés lors de l'opération de police du 10 décembre 1943 (classés par ordre alphabétique) :
-1- Guy ALLAIN, né le 6 janvier 1926 à Saint-Brieuc, demeurant 41 rue Jules Ferry à Saint-Brieuc.
Décédé à son retour de déportation.
-2- Paul CADRAN, né le 22 janvier 1925 à Le Cambout, demeurant au Légué.
Remis en liberté le 29 janvier 1944.
-3- Jean COLLET, né le 8 août 1925 à Guingamp, demeurant 5 rue des Hillionnais.
Mort en déportation.
-4- Marcel DRILLET, né le 6 avril 1926 à Saint-Laurent en Plérin, demeurant à Saint-Laurent en Plérin.
Remis en liberté le 23 février 1944.
-5- Georges GEFFROY, né le 21 octobre 1925 à Andouillé dans la Mayenne, demeurant 106 rue Lafayette à Saint-Brieuc.
Fusillé.
-6- Jean GEFFROY, né le 23 janvier 1925 à Pluzunet, demeurant 24 rue du Gouédic.
Remis en liberté le 29 janvier 1944.
-7- Pierre GOURIOU,
Remis en liberté le 29 janvier 1944.
-8- Jean JANNIC, né le 15 novembre 1923 à Plouhinec dans le Finistère, originaire de Pleumeur-Bodou, demeurant 27 rue Alsace - Lorraine.
Remis en liberté le 23 février 1944.
-9- Pierre JOUANY, né le 7 janvier 1926 à Merdrignac, demeurant 8 rue de la Prospérité en Saint-Brieuc.
Remis en liberté le 23 février 1944.
-10- René LE BRAS, né le 15 juillet 1925 à Pleumeur-Bodou, demeurant 24 rue du Gouédic.
Remis en liberté le 29 janvier 1944.
-11- Pierre LE CORNEC, né le 25 août 1925 à Etables-sur-Mer, demeurant 4 rue du 71ème R.I..
Fusillé.
-12- Louis LE FAUCHEUR, né le 29 novembre 1925 à Plérin, demeurant Saint-Laurent en Plérin.
Déporté, libéré des camps en 1945.
-13- Roger LE HOUEROU, né le 22 mars 1925 à Yvias, demeurant 28 rue du Docteur Rochard.
Mort en déportation.
-14- Pierre LE JONCOUR, né le 29 août 1925 à Toulon dans le Var, demeurant place de la Grille.
Déporté, libéré des camps en 1945.
-15- Marcel NOGUES, né le 5 avril 1925 à Loudéac, demeurant 6 rue du Pont Chapet.
Décédé à son retour de déportation.
-16- Raymond QUERE, né le 7 juin 1924 à Duisbourg en Allemagne, demeurant 15 rue Poutain.
Mort en déportation.
-17- André RABEL, né le 16 juin 1924 à Plourhan, demeurant à Plourhan.
Remis en liberté le 23 février 1944.
-18- Pierre RINVET, né le 14 février 1924 à Gourin dans le Morbihan, demeurant rue Paul Féval.
Remis en liberté le 23 février 1944.
-19- Yves SALAUN, né le 19 novembre 1925 à Plouguenast, demeurant 5 rue Calmette.
Fusillé.
A ces dix-neuf est venu se joindre à la prison de Saint-Brieuc, un vingtième :
-20- Jean LEMOINE, né le 3 octobre 1924 à Langourla, arrêté le 13 janvier 1944 au Lycée Anatole Le Braz.
Mort en déportation.
Bilan de l'opération de police du 10 décembre 1943 :
Trois condamnés à mort par un tribunal militaire allemand et fusillés,
Sept déportés,
Six morts en déportation ou au retour de déportation,
Neuf remis en liberté par la suite.
Autres lycéens arrêtés le 10 décembre 1943 et relâchés le même jour :
-21- Jean LE BEAUPIN, né le 14 octobre 1924 à Saint-Nazaire dans la Loire-Atlantique, demeurant La Vallée du Gouet en Saint-Brieuc.
-22- Jean LE MEHAUTE, né le 10 septembre 1926 à Saint-Brieuc, demeurant 8 place du Martray en Saint-Brieuc.
-23- Eugène OMNES, originaire de Lannion.
Photos de lycéens
Jean BOULMER
Jean COLLET
Georges GEFFROY
Yvon JEZEQUEL
Pierre LE CORNEC
Louis LE FAUCHEUR
Roger LE HOUEROU
Marcel NOGUES
Raymond QUERE
Yves SALAUN
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Lettres d'adieux
Le 21 février 1944, les trois lycéens Georges GEFFROY, Pierre LE CORNEC et Yves SALAUN seront jugés par un tribunal militaire allemand, condamnés à la peine de mort et fusillés dans la clairière du Mont-Valérien à Suresnes (Seine ; Hauts-de-Seine) à quelques minutes d'intervalle avec les Résistants FTP-MOI du groupe de Missak Manouchian, ceux de l'Affiche Rouge.
Maison réquisitionnée et occupée par la Gestapo (Sipo-SD) au 5 Boulevard Lamartime à Saint-Brieuc.
Propriété de Georges HEURTIER, Résistant déporté qui à son retour de déportation deviendra membre du Comité Départemental de Libération.